Biographie Paul-Emile Victor

Paul-Émile Victor, J’AI TOUJOURS VÉCU DEMAIN

Après quatre ans d’une minutieuse enquête, Daphné Victor et Stéphane Dugast viennent de publier la biographie écrite de l’explorateur polaire : Paul-Émile Victor – J’ai toujours vécu demain. Un livre événement !

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Paul-Emile Victor nous a quittés il y a vingt ans. Cousteau, Tazieff, Herzog ne sont plus là non plus… Où sont passés les explorateurs aujourd’hui ?

Stéphane Dugast : Il y a Jean-Louis Étienne, le voilier Tara, l’expédition polaire Under The Pole, Nicolas Vanier, Borg Ousland… pour ne citer que les explorateurs polaires. Non le monde de l’exploration est bien vivant ! L’esprit d’aventure perdure. Vous savez, je suis secrétaire général de la Société des Explorateurs Français, créée en 1937 entre autres par Paul-Émile Victor – Et je peux vous dire que des aventuriers – hommes ou femmes – de la trempe des Victor, Tazieff ou Cousteau continuent d’œuvrer sur et sous la banquise, dans les airs, dans la jungle ou encore en mer. Le monde de l’aventure a juste changé. Mener des expéditions est même devenu une véritable entreprise nécessitant autant de qualités physiques, morales que des compétences en gestion, management et communication. L’argent est toujours le nerf de la guerre mais le contexte économique peu favorable, et surtout le paysage médiatique plus complexe, voire même en crise comme dans la presse, rend plus compliqué la viabilité des expéditions. S’il n’y a plus sur terre de terrae incognitae à proprement parler, il existe dans le monde des Sciences notamment, des champs exploratoires nouveaux et porteurs.

Paul-Émile Victor était un écrivain prolifique. Pourquoi avoir écrit cette biographie ? Est-ce la première ?

SD : Il y a presque dix ans, à la suite de la parution du coffret des récits autobiographiques de Paul-Émile Victor[1], j’ai rencontré Daphné, l’unique fille de l’explorateur. J’envisageais alors de monter une expédition au Groenland oriental. Soixante-dix ans après les séjours de son père, je voulais savoir ce qu’étaient devenus les « Eskimos » que l’on appelle aujourd’hui les « Inuit ». Le courant est d’emblée passé entre nous. De cette aventure « Dans les pas de Paul-Émile Victor », sont nés un beau livre, des reportages, une exposition au Palais de la Découverte à Paris, des reportages, ainsi qu’un film documentaire[2]. Ce film au Groenland raconte d’ailleurs le voyage initiatique de Stéphane Victor, le frère jumeau de Daphné, en compagnie des derniers chasseurs-pêcheurs inuits. Un grand reportage intense et marquant. Lorsque nos routes se sont de nouveau croisé avec Daphné, écrire la biographie de Paul-Émile Victor – ce qui, étrangement, n’avait jamais été fait – est devenu une évidence.

 J’ai toujours vécu demain, c’est le sous-titre de cette biographie dédiée à Paul-Émile Victor. Comment expliquer le côté visionnaire d’un PEV qui a grandi dans le Haut-Jura ?

SD : « J’ai toujours vécu demain… et même après demain » a écrit Paul-Émile Victor – pour être exact (sourire). Son leitmotiv illustre parfaitement ce qu’il était : un aventurier hors normes, un infatigable voyageur dans l’espace et dans le temps. Vous verrez en lisant notre bio, nous nous sommes amusés à représenter les voyages de PEV sur une mappemonde. Et bien, c’est digne d’une carte de grande compagnie aérienne !

Ethnographe et explorateur polaire, pionnier de l’écologie et personnalité médiatique, Paul-Émile Victor a incontestablement marqué son époque en ayant toujours un temps d’avance sur les autres. C’est la marque des grands hommes, ou du moins des grands destins. Son destin à lui est assurément romanesque. Il naît en 1907, grandit dans le Jura, mais délaisse la fabrique familiale de pipes et stylos pour s’embarquer sur le trois-mâts du Commandant Charcot à destination du Groenland. Il a 27 ans. C’est le début d’une carrière tout entière consacrée aux pôles. De l’Arctique à l’Antarctique, il sillonne le globe, vivant avec les Inuits, découvrant des terres inconnues, organisant des missions scientifiques extrêmes. Et à sa mort en 1995, il est immergé au large de Bora Bora, en Polynésie française, depuis le Dumont d’Urville, avec tous les honneurs de la République.

Vous êtes retourné dans les villages inuits de la côte orientale du Groenland où PEV a effectué deux expéditions majeures entre 1934 et 1937. Se souvient-on de l’homme là-bas ?

SD : Notre expédition au Groenland a été un vrai voyage initiatique. Imaginez-vous accueillir dans un village jurassien deux étrangers – un reporter et le fils d’un explorateur célèbre dans son pays. Imaginez-vous voir ces étrangers brandir sous votre nez des clichés en noir et blanc et des livres de cet explorateur, dont vous ne soupçonniez même pas l’existence. Imaginez-vous entendre ces deux étrangers vous décrire le quotidien de vos aïeux sept décennies auparavant… L’accueil au Groenland a été – comment dire… – d’abord réservé. L’enquête s’avérait corsée. Heureusement, grâce à Max, un marseillais exilé au Groenland, et Tobias, notre guide inuit, ainsi qu’à une préparation importante, nous avons pu mener l’enquête, et ainsi rencontrer Anni, la doyenne du village de Tiniteqiilaq, la seule habitante de cette région à avoir rencontré celui que ses amis inuits appelaient alors « Wittou ». Les traces laissées par PEV sont donc minimes. Il faut dire que les livres de Paul-Émile, ses films et ses travaux ethnologiques n’ont été que rarement montrés aux Groenlandais. J’ai d’ailleurs à cœur de revenir « là-haut » pour leur montrer l’aventure « Dans les pas » et pourquoi pas leur lire des passages eskimos de notre bio. Cela ferait sens !

À quoi ressemblent justement les villages du Groenland Est aujourd’hui ? Sont-ils en première ligne du réchauffement climatique ? En souffrent-ils ? Ou est-ce une aubaine finalement ?

SD : Les villages se sont bien évidemment modernisés. Le progrès a d’ailleurs fait une brutale irruption dans la société inuit, et ce depuis l’occupation américaine lors de la Seconde guerre mondiale. Peuple semi-nomade de pêcheurs et chasseurs, les Inuits se sont aujourd’hui sédentarisés. Ces progrès ont amené des bienfaits mais bien évidemment des méfaits, comme le chômage ou l’alcoolisme. À l’instar des tribus indiennes nord-américaines, il est facile de filmer ou de photographier ces excès, d’autant plus que les villages sont de taille modeste et que les gens vivent encore beaucoup à l’extérieur, malgré le climat.

Ce qui nous avait déjà frappés durant ce voyage initiatique qui s’est déroulé il y a bientôt dix ans, c’est que les Inuits sont en première ligne de ce qu’on qualifiait alors de « dérèglements climatiques ». La banquise ne se formait plus l’hiver, les Inuits délaissaient donc le traîneau et les chiens pour leurs déplacements. Les glaciers reculaient dans des proportions alarmantes… Nous étions, nous Occidentaux et Français, effarés par ces changements. Pas Tobias, notre guide inuit, ni les habitants. Pour eux, les conditions climatiques sont devenus moins rudes, et surtout laissent augurer d’une exploitation de leurs ressources fossiles jugées importantes, qui dorment sous les glaces. « Et pourquoi, nous ne pourrions pas exploiter ces ressources ? Au nom de quoi ? Vous, les occidentaux qui nous avez occupé et même cause la disparition de la banquise ? », s’est même emporté un jour Tobias, noter guide. J’avoue être resté muet. Mais force est de constater que les dérèglements climatiques se sont accentués, et les appétits pour le pétrole ou les minerais se sont aiguisés en Arctique. La région est en surchauffe ! »

Daphné, vous êtes l’unique fille de PEV, mais quelle image gardez-vous de votre père explorateur, fondateur des EPF ?

Daphné Victor : Lui et ma mère ont divorcé quand j’étais très jeune, les conditions de visite étaient réglées comme du papier à musique, et surtout, mon père était constamment en voyage… Donc, j’en avais l’image d’un père douloureusement absent, mais à la fois d’un homme public au fort capital sympathie, dont tout le monde parlait ! Et puis, à sa mort, il y a vingt ans, ce qu’on appelle le « devoir de mémoire » m’est littéralement tombé dessus ! Une sorte d’évidence : je devais faire en sorte que Paul-Émile Victor ne tombe pas dans l’oubli. Et c’est ainsi que j’ai découvert peu à peu l’homme, les coulisses de sa vie et ce qui finalement se cachait derrière sa figure de « héros ». Assez vite, l’écriture de sa biographie s’est imposée. J’ai ainsi contacté tous les grands biographes… en vain. Mais je ne voulais pas l’écrire moi-même, je ne voulais pas tomber dans le côté « mon père, ce héros » ou « mon père, ce salaud »… Je voulais une vraie biographie, ni “autorisée“ ni officielle. D’où ma collaboration avec Stéphane Dugast, que j’ai connu lors de l’expédition « Dans les pas de Paul-Émile Victor ». Et tout s’est fait très naturellement entre nous ! Méthodique comme mon père, je me suis plongée dans les archives, les livres, les articles, les correspondances, pour en extraire la « sève ». Ce fut un travail colossal. Classée chronologiquement et par événements et par personnages et par thèmes (vive l’informatique !), j’envoyais au fur et à mesure cette documentation à Stéphane, qui l’“apprenait“ en quelque sorte, qui s’en imprégnait, avant de commencer à écrire, avec son regard neuf. Quand un chapitre était parvenu à maturité, Stéphane me l’envoyait et je me l’appropriais. Grâce à mon vécu, ma féminité, mes connaissances, mon histoire et mes liens, j’ai apporté ma propre patte. Je me glissais dans les interstices de chaque chapitre pour le compléter, le bonifier, y mettre du ressenti, des “tripes“, des émotions proches de Papa. Plus tard, nous reprenions ensemble ce que nous avions écrit pour harmoniser le récit, l’élaguer, et le compléter si nécessaire, pour le rendre vivant.

S’agit-il d’une biographie classique ?

DV : Nous n’avons voulu ni paraphraser les écrits (parfois enjolivés) de Paul-Émile, ni énumérer chronologiquement tous ses faits et gestes. Nous voulions raconter sa vie, en expliquer les ressorts, et montrer surtout qu’il était un homme comme les autres. Avant tout, nous voulions comprendre comment le fils d’un fabricant de pipes, élevé dans le Jura, en vient à incarner presque à lui tout seul l’aventure polaire française, et à être immergé en haute mer avec les honneurs de la République. Il traverse le 20ème siècle, ses hauts et ses bas. Il a de grandes qualités et de gros défauts. Et c’est un personnage aux mille facettes. Ce n’est pas seulement un explorateur. Il a été, par exemple, un pionnier de l’écologie. Nicolas Hulot en est d’ailleurs l’un des fils spirituels. Notre biographie raconte tout ça. C’est une histoire, un récit, qui s’adresse autant aux spécialistes qu’au grand public. Car sa mémoire s’efface. Demandez aux moins de quarante ans qui est Paul-Émile Victor, vous serez surprise ! Pourtant, je suis persuadée que l’aventure, la nature, la découverte des autres et le respect qui en découle sont des valeurs qui font écho dans la société d’aujourd’hui. Et ces valeurs, Papa les avait et les mettait en pratique.

La fonte de la calotte glaciaire s’accélère, selon vous est-ce que l’écologie est aujourd’hui une illusion, un mirage politique ?

DV : Dès les années 1970, en pleine Trente Glorieuses et époque consumériste, mon père a créé le “Groupe Paul-Émile Victor pour la défense de l’homme et de son environnement“. Avec Jacques-Yves Cousteau, Alain Bombard, Haroun Tazieff et quelques autres, il a tiré la sonnette d’alarme auprès du grand public et des décideurs pendant presque dix ans, mais il a pratiquement prêché dans le désert. C’était trop tôt ! Pourtant il était parmi les premiers à s’intéresser à la défense de l’Homme et de la Nature – j’insiste sur la terminologie : l’Homme et la Nature, non pas contre mais avec. Je pense que l’écologie d’aujourd’hui s’est trop politisée, au point d’en devenir souvent sectaire et bornée. Or, à l’approche de la COP 21, on voit que les questions écologiques doivent transcender les appartenances politiques. « Nous n’héritons pas de la terre de nos parents, nous l’empruntons à nos enfants » a écrit un jour Antoine de Saint Exupéry (un ami de mon père, soit dit en passant !). J’aime cette maxime. Je suis une citoyenne comme les autres, inquiète, préoccupée par la santé de la planète et celle des hommes, et agacée par mon impuissance. Mais j’œuvre à ma façon, au quotidien, avec des petits gestes. Pour moi l’écologie commence par un changement de mentalité et de comportement de chacun les uns vis-à-vis des autres. Tout le reste en découle. Et surtout ! Qu’on ne hausse pas les épaules en disant “À quoi bon ?! Ça ne sert à rien !“ Ce genre de phrase, ce n’est que de l’habillage pour cacher son égoïsme, sa flemme et son irresponsabilité d’être humain.

Quels sujets mobiliseraient PEV selon vous s’il était encore vivant ?

DV : Oh ! Il y en aurait sûrement plus d’un ! Lisez notre livre et vous verrez que son destin, son parcours et les valeurs qu’il incarne sont intemporels. L’esprit d’équipe et d’aventure, le sens du partage, le sens de la responsabilité, personnelle et planétaire, l’intégrité, l’indépendance vis-à-vis des puissants, la curiosité, le sens de la transmission, l’écoute et le soutien aux générations futures, la fidélité… Autant de valeurs qui font écho dans notre société ultra-connectée mais passablement aveugle, sourde et individualiste. Paul-Émile Victor, c’est un repère. C’est un marqueur de tout temps.

EN SAVOIR PLUS

Les actus, rencontrés et inédits autour de la biographie de Paul-Émile Victor. : ici

Le blog Embarquements, l’Aventure autrement : ici


[1]  Œuvres autobiographiques de Paul-Émile Victor, Transboréal, 2005.

[2] Dans les pas de Paul-Émile Victor, l’aventure polaire est un film de Stéphane Dugast (Coproduction : Méchant Loup Production,Voyage – France – 52 minutes – 2007). Il a reçu, en 2007, le prix jeune réalisateur aux Écrans de l’aventure de Dijon.